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Le prosélytisme Enjeux, débats et controverses en Méditerranée

par Sylvie Chiousse - publié le

Journée d’étude organisée par
Fatiha KAOUES (Idemec, Labexmed, AMU) et Myriam LAAKILI (Lames, AMU)

Le prosélytisme, enjeux, débats et controverses en Méditerranée
Le prosélytisme religieux désigne l’effort déployé en vue de susciter l’adhésion de nouveaux adeptes à sa foi. Cette thématique fait l’objet de traitements différenciés, aux plans politique et médiatique au Nord et au Sud de la Méditerranée et suscite bien souvent la controverse.
Depuis quelques décennies en Occident, le prosélytisme connaît un long processus de délégitimation. A partir des années 1930, en effet, des chrétiens libéraux, protestants et catholiques encouragent le dialogue interreligieux au détriment du prosélytisme auprès des
non-chrétiens. Une étape décisive a été franchie en 1965, date à laquelle le conseil du Vatican a mis en oeuvre le Nostra Aetate, un décret qui revisitait la relation de l’Église avec les religions non chrétiennes. Ce texte est venu conforter une évolution progressive dans le monde chrétien occidental vers l’oecuménisme, souvent opposé au prosélytisme. Le Vatican reconnaissait le patrimoine spirituel unissant chrétiens et juifs, déplorait l’antisémitisme et s’opposait au fait de faire porter sur tous les juifs la responsabilité de la crucifixion de Jésus.
Le monde protestant était déjà engagé dans cette voie oecuménique et interreligieuse et ce tournant catholique a abouti à conforter une sorte d’unanimisme du caractère obligé de l’oecuménisme, au sein des Églises mainline, catholiques et protestantes. Cette étape décisive a contribué à faire de l’oecuménisme, pensé en opposition au prosélytisme, un langage
commun. Dans les années 1970, le Conseil mondial des Églises (World Council of churches), une organisation mainline, a entrepris de se détourner directement de l’évangélisation au profit du dialogue interreligieux. Plus récemment, en 2001, il a diffusé un document sur les
relations entre musulmans et chrétiens qui stigmatisait les manœuvres « manipulatoires » des missionnaires qui cibleraient les gens les plus vulnérables afin de les convertir. Si le Conseil mondial concédait que les croyants « appréciaient la liberté de convaincre et d’être convaincu », il affirmait que les musulmans et les chrétiens devaient fondamentalement
« respecter l’intégrité religieuse de l’autre ». De telles vues ont suscité le dédain des fondamentalistes chrétiens qui ont pris depuis les rênes de la plupart des organisations missionnaires mondiales.
En effet, d’autres dénominations chrétiennes expérimentaient concomitamment, un mouvement inverse. Ainsi, le protestantisme évangélique connaît un essor spectaculaire à l’échelle mondiale, modifiant le paysage religieux de continents entiers. Cette mouvance protestante a pour particularité de placer la conversion au cœur de son acte de foi. Le
protestantisme évangélique valorise donc le prosélytisme et la conversion personnelle comme manifestation d’une nouvelle naissance.
Les missionnaires chrétiens qui ont investi le monde arabe pendant des siècles ont échoué à évangéliser les masses. Cependant, ils sont parvenus à fonder des Églises autochtones qui se sont peu à peu intégrées au paysage religieux local. Ainsi, le Liban a vu la fondation de la première Église arabophone protestante en 1848. L’Église nationale libanaise se revendique de l’héritage historique du « grand siècle » des missions du XIXe siècle. Ayant renoncé à la radicalité de ses origines, elle a suivi le chemin de l’institutionnalisation et substitué l’oecuménisme au prosélytisme de ses pères. Les Églises nationales des pays du Sud de la Méditerranée ont toutes suivi le même processus normatif. Aujourd’hui, le monde arabe ne connaît certes pas de mouvement conversionniste d’aussi grande ampleur que d’autres régions du monde. Il est cependant investi depuis quelques années par des missionnaires protestants évangéliques qui rencontrent un succès non négligeable. Pour les Églises protestantes et catholiques issues des premières vagues missionnaires et qui se trouvent désormais pleinement impliquées dans l’oecuménisme, le prosélytisme est une question de grande importance. L’évangélisation qui est à l’oeuvre dans leur pays de résidence les place en situation difficile auprès des populations autochtones ciblées par ce prosélytisme, qu’il s’agisse des chrétiens autochtones ou des majorités musulmanes, la plupart rétives à ces développements.
Mais si de part et d’autre de la Méditerranée, le prosélytisme fait débat, il fait rarement l’objet d’interdiction formelle. La question du prosélytisme a quelque rapport en effet avec la liberté de religion des groupes minoritaires, laquelle ne concerne pas seulement les chrétiens ou les
protestants en Méditerranée, mais également les autres religions, y compris à l’intérieur de l’islam, comme le chiisme. Pour sa part, l’univers juif semble étranger au prosélytisme. Mais l’histoire du judaïsme donne à voir des regards différents sur le fait conversionnel selon les époques et les pays. Il semblerait en effet que le prosélytisme interroge l’identité même du judaïsme. Dans le monde musulman, le prosélytisme chrétien demeure à notre époque fort mal considéré. La loi égyptienne n’interdit pas la conversion ni même le prosélytisme, même si, au prétexte de bannir les comportements fragilisant la paix sociale, le prosélytisme est concrètement combattu car assimilé à une forme de dissidence sociale voire politique. Le
Liban n’interdit pas davantage le prosélytisme mais le confessionnalisme qui définit le système politique libanais rend son exercice fort malaisé. En Algérie, une loi prohibitive votée en 2006 punit les « pressions » et les « manipulations » exercées en vue de convertir un musulman. En Tunisie, le phénomène évangélique doit davantage être mis en rapport avec le
développement des migrations africaines.
En Europe, le phénomène singulier du « djihadisme » qui voit des jeunes gens s’engager dans la Syrie en guerre amène à questionner le mode de recrutement de ces militants, dont Internet semble être le vecteur principal. Le prosélytisme s’exprime aussi de façon paradoxale, lorsque l’engagement religieux s’effectue au nom de la recherche de la paix : ainsi en est-il du mouvement Sant’Egidio en Italie. En France, la loi du 15 mars 2004 portant interdiction du port de signes religieux « ostentatoires » à l’école publique étend le devoir de neutralité aux usagers du service public.
Dans leur argumentaire de justification, les rédacteurs du texte de loi évoquent la nécessité de protéger les élèves de « pressions » possibles. Dès lors, le simple port d’un signe religieux visible, tel qu’un foulard islamique ou une kippa, se voit assimilé en soi à une forme de
prosélytisme, en dehors de tout discours conversionniste. En France, le foulard islamique qui est soumis à des restrictions de plus en plus étendues dans l’espace public, n’est pas la seule tentative légale de limitation de l’exercice religieux. Ainsi, le 22 octobre 2012, une proposition de loi visant à instituer un délit de harcèlement religieux a été déposée au Sénat.
Dans l’exposé des motifs, les rédacteurs reconnaissent que le prosélytisme ne saurait être interdit car il est garanti au nom de la liberté religieuse. Comme dans le cas algérien, le motif de « harcèlement » a pour objet de contourner cet argument. En effet, l’activité missionnaire ne peut être séparée de thématiques telles que la liberté de religion, de conscience et d’expression, dans le cadre plus général des libertés publiques, et des responsabilités et pouvoirs des autorités religieuses. Comment donc faire le départ entre la libre expression de sa foi et l’empiétement sur celle des autres ?
C’est là que le prosélytisme s’avère être une notion beaucoup plus complexe et plus difficilement saisissable que le sens commun pourrait le laisser croire. A vrai dire, on ne peut que faire le constat d’une grande diversité et complexité du phénomène prosélyte et du caractère très incertain des catégorisations dans lesquelles on tente parfois de
l’enserrer. A travers l’étude de cas concrets intéressant les pays méditerranéens, cette journée d’étude aura pour objet de mettre en lumière les enjeux, contradictions et limites du prosélytisme considéré dans la diversité de ses expressions sociales et religieuses.

Programme
9h Début de la journée
Introduction : Fatiha Kaoues
1ère séance : présidée par Christophe Pons
9h15 à 9h45 : Christophe Pons, anthropologue, chargé de recherche CNRS, Idemec (Aix-Marseille Université), « Offensives prosélytes islamiques en pays chrétien : le cap du Cap-Vert ».
9h45 à 10h15 : Myriam Laakili, Doctorante en sociologie, Lames (Aix-Marseille Université), « Entre récits de conversion et prosélytisme, l’exemple des convertis à l’islam ».
10h15 à 10h45 questions
Pause de 15 minutes
11h à 11h30 : Fatiha Kaoues, sociologue, postdoctorante Idemec, Labexmed (Aix-Marseille Université), « Prosélytisme évangélique en contexte musulman (Moyen-Orient/France) : théories et enjeux ».
11h30 à 12h : Katia Boissevain, anthropologue, chercheure au CNRS, Idemec (Aix Marseille Université), « Prosélytismes et conversions en Tunisie : les paradoxes de l’évangélisation ».
12h à 12h30 : questions
Pause déjeuner
Deuxième séance : présidée par Myriam Laakili
14h à 14h30 : Marie Balas, sociologue, enseignante FASSE (Institut catholique de Paris) et Sciences Po. « Convertir le monde, civiliser les hommes : Sant’Egidio et la "paix de Dieu" ».
14h30 à 15h : Loïc Lepape, postdoctorant, Idemec, (Aix-Marseille Université – CNRS), « Des prosélytes connectés ? Le cas des combattants étrangers en Syrie ».
15h à 15h30 : questions
15h30 à 15h45 : pause de 15 minutes
15h45 à 16h15 : Françoise Lorcerie, directrice de recherche, CNRS, « Le signe ou la conduite ? Comment le droit a reculé en France devant l’enjeu symbolique dans les controverses sur les signes ostentatoires de l’islam ».
16h15 à 16h45 : Sébastien Tank, sociologue, chargé de recherche CNRS, CEIFR (École des Hautes Études en Sciences Sociales), "Prosélytismes en mondes juifs : vers des judaïsmes affinitaires ?"
16h45 à 17h15 : questions
17h15 à 17h45 : conclusion générale de Jean-Paul Willaime, Directeur de recherche, GSRL (École Pratique des Hautes Études).