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Séminaire du LAMES, 14 novembre 2014

par Sylvie Chiousse - publié le , mis à jour le

Sylvain Crépon, MCF à l’Université de Tours et chercheur au LERAP


En succédant à son père à la tête du FN, Marine Le Pen a tenté d’impulser un nouvel élan à son parti. Elle s’est tout d’abord efforcée de le sortir de l’ornière de l’extrême droite afin de le mettre sur la voie de la « normalisation » politique. Cela s’est traduit par des déclarations symboliques fortes (par exemple sur le fait que la Shoah soit considérée comme le summum de la barbarie) ou par la mise à l’écart de militants dont les sympathies pour des groupuscules néo-fascistes ont été mises à jour par les médias. Sur un plan davantage idéologique, ce « nouveau » Front national s’est appliqué à mettre en avant la défense des valeurs républicaines, notamment à travers la mise en avant du concept d’assimilation par lequel les immigrés et leurs descendants, principalement musulmans, sont sommés de se fondre dans la culture française. Sur le plan électoral enfin, à l’instar des autres partis, le FN s’efforce de séduire efficacement ses différentes clientèles électorales, principalement ouvrières en milieu rural dans le Nord et l’Est, boutiquière et réactionnaire dans le Sud, tout en tâchant de mordre sur un électorat plus « classe moyenne » encore réticent à voter pour lui.
Cette réorientation stratégique doit néanmoins s’accommoder du fait que la radicalité constitue le principal capital idéologique du FN dans le champ politique. Ses cadres ont ainsi parfaitement conscience qu’à trop se normaliser, leur parti risque de se banaliser, mais qu’à trop se radicaliser, il risque de se marginaliser. Toute la subtilité du discours de Marine Le Pen consiste donc à tenir compte de ces deux impératifs contradictoires.
Note hypothèse est que l’anti-égalitarisme et le nationalisme, composantes idéologiques toujours indépassables au sein du FN, se trouvent davantage dans une phase de recomposition que de remise en question. Aucun parti ne pouvant plus se présenter devant les électeurs sous un jour antirépublicain, le Front national se doit de composer avec les valeurs républicaines afin de préserver l’essentiel de sa vision essentialisante des identités. Cette « dialectique de la contrainte et de la liberté » (Terray, 1986) subvertit au final les valeurs républicaines autant qu’elle les légitime (Dézé, 2012).
A partir de nos multiples enquêtes de terrain au sein du Front national, nous tâcherons de saisir tour à tour comment s’est opérée l’entreprise de « normalisation » tendant à montrer ce parti sous un jour républicain, ses répercussions sur les composantes internes de l’appareil, ses conséquences électorales.

Discutants :
Nasser Dendani (LAMES AMU CNRS), Khadidja Sahraoui (doctorante LAMES AMU)

Articles de l’auteur à disposition :
- « Ni droite, ni gauche ! » Le nouveau discours populiste du Front national.
Origines et significations d’une réémergence idéologique.
Contribution publiée dans Jürgen Hofmann und Michael Schneider (eds), ArbeiterInnenbewegung und Rechtsextremismus, Akademische Verlagsanstalt, Leipzig, 2007, pp. 219-236.


- "Hénin-Beaumont, laboratoire du nouveau lepénisme", dans Sylvain Crépon, Enquête sur le nouveau Front national, chapitre 3.