Rechercher






Accueil > Archives > 2019

Journée d’étude "Enfance, jeunesse et vulnérabilité"

par Sylvie Chiousse - publié le , mis à jour le

Jeudi 25 avril 2019, 9h00-17h00, MMSH Aix, salle PAF le matin, salle Duby l’après midi
organisée par Nathalie Chapon et Héri Rakoto-Raharimanana, LAMES

La notion de vulnérabilité de l’enfance à la jeunesse
Du latin vulnus, vulneris (la blessure) et vulnerare (blesser), le vulnérable est, selon le dictionnaire Larousse, celui « qui peut être blessé, frappé », « qui peut être facilement atteint, qui se défend mal ». Selon Hélène Thomas (2010) la vulnérabilité s’appuie sur deux notions : la fêlure d’une part (la zone sensible, fragile, par où arrivera l’atteinte) et la blessure d’autre part (qui matérialisera l’atteinte). Selon Soulet (2005), la vulnérabilité désigne ainsi « une potentialité à être blessé ».
La notion de vulnérabilité s’est largement diffusée et vulgarisée dans la société depuis une vingtaine d’années, alors même que son usage et sa conceptualisation par les diverses instances scientifiques n’ont été interrogées que depuis peu .

En 2014, l’Observatoire national de l’enfance en danger (ONED) en a fait le thème de son séminaire de recherche en protection de l’enfance et en 2015 la CNAF consacre une réflexion sur les « Familles et vulnérabilités ». Un champ de recherche émerge sur cette notion, les chercheurs s’interrogent. S’agit-il d’un nouveau terme visant à penser de nouvelles réalités, ou simplement à remplacer d’anciennes notions trop connotées socialement comme celle d’exclusion ? Qu’en est-il des cas spécifiques de l’enfance et de la jeunesse ?
Lors de la journée d’étude « Enfance, jeunesse et vulnérabilité », en introduction nous apporterons une clarification de la notion et des tentatives de conceptualisations proposées par différents chercheurs.
Nous replacerons la notion dans une perspective sociohistorique plus large à partir des travaux menés par Axelle Brodiez-Dolino (2014) en histoire et des travaux sociologiques de Robert Castel (1991, 1997).
On soulignera combien ce terme s’avère doublement congruent : tant dans la manière dont on tend aujourd’hui à penser la société qu’aux nouvelles orientations de l’action publique. Nous reprendrons les travaux de Marc-Henry Soulet (2008, 2014) pour mettre en évidence les dangers d’une utilisation inconsidérée de cette notion et spécifier ses qualités heuristiques pour l’analyse en sciences humaines et sociales des figures de l’enfance et de la jeunesse.
Pour spécifier l’usage analytique de la notion, nous confronterons la définition de la notion de vulnérabilité de Soulet (2014) à partir des quatre propriétés qu’il identifie (2008, 2014) : la nature relationnelle, son caractère potentiel, une notion dialectique, une dimension structurelle tout en soulignant la fragilité de la nature humaine qui la sous-tend, aux tentatives de modélisations apportées par deux auteurs, Estelle Ferrarese (2009) qui distingue la vulnérabilité comme disponibilité à la blessure, la vulnérabilité comme dépendance, la vulnérabilité comme impropriété de soi, ou encore celle apportée par Viviane Châtel (2014) qui distingue les propriétés communes de la vulnérabilité et ses variations, comme la vulnérabilité ontologique, la vulnérabilité sociale et la vulnérabilité d’interdépendance, celle qui nous rattache aux autres. Les apports de Robert Castel (1990, 1991, 1995) sur la désaffiliation comme « marqueur social » soutiendra et sous-tendra également les réflexions théoriques et opérationnelles proposées.
A partir de l’ensemble de ces approches nous tenterons de proposer un essai de clarification notionnelle de la vulnérabilité, en mettant en lien vulnérabilité, enfance en danger et adolescence en fragilité. Nous tenterons de situer les différentes figures de la vulnérabilité qui en résultent à partir des rapports sociaux qui les produisent. Les travaux qui seront présentés lors de la journée d’étude porteront le regard sur les marges des systèmes et les formes de désaffiliation productrices de ces figures.

Déroulement de la journée d’étude
Deux axes seront développés au cours de cette journée : le premier axe sur la question des familles vulnérables dirigé par Nathalie Chapon, le second axe sur l’école et les acteurs vulnérables dirigé par Heri Rakoto-Raharimanana.

Nous solliciterons plusieurs contributeurs pour collaborer à la réalisation de cette journée.
Quelles réalités recouvre la notion de vulnérabilité et quelles sont ses différentes déclinaisons dans le champ de la protection de l’enfance, de la jeunesse et de l’école ? Ces questions seront abordées autour de deux axes le champ de la protection de l’enfance, à partir de la problématique des enfants confiés en France mais aussi à ceux déplacés de la Réunion, propres aux mineurs isolés étrangers, les conditions de vie des familles en situation de grande précarité, les difficultés de scolarisation et les petits boulots des adolescents.
Cette journée interroge la multi-dimensionnalité de la notion de vulnérabilité à partir des résultats de recherches multi-situées. Ses travaux seront ensuite publiés sous la forme d’un dossier thématique (Recherches familiales en attente).

Programme de la journée
9h00 Accueil des participants
9h15 Introduction générale - La notion de vulnérabilité questionnée au prisme de l’enfance et de la jeunesse
_ 1er Axe « Familles, enfance et vulnérabilité »
9h30 - "Vulnérabilité, fragilité dans les familles prises en charge : Usage et traduction de la notion" - Hélène Thomas (Université Aix Marseille, Laboratoire théorie du droit)
10h10 - "La néoténie, ou la source de la vulnérabilité" - Gérard Neyrand (Directeur du CIMERSS, Université de Toulouse)
Pause de 15 mn
11h05 - "Vulnérabilité et protection de l’enfance, les enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance" - Nathalie Chapon (Aix-Marseille Université, LAMES)
11h45 - "Lesdits Réunionnais de la Creuse (1962-1984) au risque de l’ASE" - Philippe Vitale (Aix-Marseille Université, LAMES)
12h30-14h00 Pause déjeuner

2ème Axe « Ecole et vulnérabilité »
14h00 - "A l’école du délire : scolarisation, socialisation et apprentissage de l’intimité au Maroc" - Mériam Cheikh (University of Edinburgh – IMES & AMU-CNRS-LAMES)
14h40 - " L’évaluation des acquis rend-elle les élèves vulnérables ? Étude du cas de l’attribution de notes au baccalauréat Biotechnologies BGB des sections ST2S et STL" - Nicole Mencacci (Aix-Marseille Université, ESPE, ADEF) et Karine Dodet (Aix-Marseille Université, ESPE, ADEF)
15h00 Pause
15h15- "La pratique des petits boulots : étude des formes d’investissement non scolaire chez les lycéens" - Heri Rakoto-Raharimanana (Aix-Marseille Université, ESPE, LAMES)
16h15 Conclusion générale

Résumés des interventions


- Vulnérabilité des liens les enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance
Nathalie Chapon (Aix-Marseille Université, LAMES)
Cette contribution aborde la question spécifique et singulière de ce qui fait famille pour des enfants séparés de leurs parents et accueillis en famille d’accueil. Il questionne les dimensions familiales et parentales, les liens affectifs et électifs développés avec les parents, la famille d’accueil et les enfants présents au sein de cette famille. Quelle est la perception de la famille pour les enfants confiés ? Qu’est-ce qu’une famille et qui en fait partie ? Quels sont les sentiments exprimés vis-à-vis des parents et de la famille d’accueil ? Nous présenterons une partie des résultats d’une recherche réalisée sur ces questions auprès des enfants confiés, des parents mais aussi des familles d’accueil. Nous verrons que le tissage de liens et de filiations s’expriment différemment selon les situations de placement et les histoires de vie des enfants confiés et des familles. Etre séparé de ses parents et vivre au sein d’une famille dans un système de protection de l’enfance n’est pas aisé et confronte les enfants à bien des interrogations sur le familial et le parental. Nous interrogerons dans ce cadre la notion de vulnérabilité et de fragilité employées en protection de l’enfance face à la variété des liens analysés, des sentiments d’appartenance d’origine, biologique et/ou d’accueil.


- Lesdits Réunionnais de la Creuse (1962-1984) au risque de l’ASE
Philippe Vitale (Aix-Marseille Université, LAMES)
Entre 1962 et 1984, un peu plus de 2 000 mineurs de La Réunion ont été transplantés dans l’Hexagone. Cette composante de l’émigration organisée depuis 1963 par le Bureau pour les Migrations intéressant les Départements d’Outre-Mer (BUMIDOM), au prétexte de réduire la pression démographique dans un territoire sous-développé, n’a commencé à attirer véritablement l’attention des médias et de l’opinion publique qu’au milieu des années 1990. La plainte judiciaire contre l’État déposée en 2002 par Jean-Jacques Martial, ex-mineur réunionnais envoyé en Creuse, a donné ensuite une résonnance nationale et même internationale à cette affaire mettant directement en cause Michel Debré, le « père de la Constitution » de la Ve République, député de l’île de 1963 à 1988. L’affaire a des conséquences politiques puisqu’une résolution mémorielle de l’Assemblée nationale du 18 février 2014 « relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970 », affirme que « l’État a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles ». Il y est demandé que « la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée », ainsi que « tout soit mis en œuvre pour permettre de reconstituer leur histoire personnelle ». Pour ce faire, une étude est commandée en février 2016 à une Commission temporaire d’information et de recherche historique présidée par le sociologue Philippe Vitale. Cette dernière a rendu le 10 avril 2018 à Annick Girardin, ministre des Outre-mer, un rapport de 700 pages sur Les enfants dits de la Creuse.
Dans le cadre de cette communication, on abordera tout particulièrement la question de la transplantation dans l’hexagone au regard des statuts des mineurs, le glissement vers le statut de pupille, puis la dissimulation des identités par un effacement de l’origine, dont beaucoup sont encore porteurs aujourd’hui. Tout au long sera abordée la question de la vulnérabilité de ces ex-mineurs et de leur situation actuelle.


La néoténie, ou la source de la vulnérabilité
Gérard Neyrand (Directeur du CIMERSS, Université de Toulouse)
De toutes les espèces animales, le bébé humain est de loin le plus vulnérable, du fait de sa néoténie, autrement dit de l’extrême prématurité dont il est porteur. Cela le rend doublement dépendant, de ses parents et de ses proches, et de la société qui l’accueille. Ce sont eux qui vont lui permettre de survivre et d’échapper à la mort, physique ou mentale, qui le guette depuis sa naissance. Cette situation de fragilité et de dépendance extrêmes va le marquer pour toute son existence, aussi bien dans son corps que dans son psychisme, dans l’élaboration de son identité que dans ses rapports avec autrui. Qu’il s’agisse de mortalité infantile, de problèmes de développement ou de carences affectives, multiples sont les facteurs qui expriment sa vulnérabilité, et aussi nombreux sont les effets qu’ils peuvent avoir sur son devenir. La présentation évoquera les conséquences d’un tel donné de base pour tout humain, au croisement des déterminations sociales et des nécessités psychiques de construction de la personne en tant qu’individu appartenant à l’espèce humaine.


- A l’école du délire : scolarisation, socialisation et apprentissage de l’intimité au Maroc
Mériam Cheikh (University of Edinburgh – IMES & AMU-CNRS-LAMES)
Indépendamment des contextes culturels et géographiques dans lesquels l’activité se développe, la prostitution est une des rares activités dont la définition obscurcit davantage qu’elle ne met en lumière la réalité et la pluralité des pratiques. De plus, l’intérêt généralement porté strictement sur le moment prostitutionnel éclaire peu sur les phases d’engagement et de désengagement des carrières prostitutionnelles. Au Maroc (Tanger, Casablanca & Marrakech), l’ethnographie longitudinale menée auprès d’adolescentes et de jeunes femmes engagée dans la prostitution ou « le sortir » pour reprendre leurs termes, éclaire sur ces deux phases et démontre comment la question prostitutionnelle est avant tout une question sociale qui interroge entre autres les principaux lieux de socialisation des jeunes que sont la famille et l’école.
M’appuyant sur les récits que les actrices, ayant en majorité été scolarisées, font de leurs expériences scolaires difficiles, j’analyse la construction de la valeur personnelle dans le cadre de l’institution scolaire et de la scolarité buissonnière (liens avec les pairs) qui forme, dans un premier temps, l’espace d’apprentissage premier d’échanges intimes et sexuels tarifés à la fois valorisés et vulnérabilisant. Dans un second temps, cet espace constitue le point de départ d’un engagement progressif dans des carrières prostitutionnelles dévalorisantes. De l’amusement à la prostitution en passant par la constitution d’un soi respectable puis marginalisé, le sortir marocain éclaire non pas strictement sur la prostitution mais sur les transformations des ordres intimes et sexuels en contexte conservateur que la vulnérabilité a pour effet.


L’évaluation des acquis rend-elle les élèves vulnérables ?
Étude du cas de l’attribution de notes au baccalauréat Biotechnologies BGB des sections ST2S et STL

Nicole Mencacci (Aix-Marseille Université, ESPE, ADEF) et Karine Dodet (Aix-Marseille Université, ESPE, ADEF)
Les recherches en docimologie menées par Bonniol (1972), Noizet, Fabre & Caverni (1975), ont permis d’identifier plusieurs effets psychologiques de l’évaluation à l’origine d’importants écarts de notes pour des mêmes copies corrigées par plusieurs correcteurs, malgré un barème précis et identique pour tous. Antibi (2003) met d’autre part en évidence une constante dite « macabre » de 30% de mauvaises notes dans toute série de productions, qui selon lui décourage des générations d’élèves. La justice de l’évaluation est donc pointée. Elle amène aussi à poser la question de la vulnérabilité des élèves face à l’attribution de notes.
L’objet de la contribution est de présenter et d’expliciter les résultats des recherches en docimologie, de montrer comment l’attribution de notes mais aussi l’évaluation par compétences peut rendre les élèves vulnérables (insécurité, baisse de l’estime de soi, découragement, rapport stratégique et utilitariste à l’évaluation, effet déclassement et de catégorisation, exclusion). Mais elle montre également comment des correcteurs du baccalauréat font un usage ingénieux des échelles d’appréciation numérique et ordinale pour préserver la justice des notes.


La pratique des petits boulots : étude des formes d’investissement non scolaire chez les lycéens
Heri Rakoto-Raharimanana (Aix-Marseille Université, ESPE, LAMES)
Pratiqués toute l’année ou durant certaines périodes – comme les vacances –, les petits boulots s’appréhendent comme un phénomène qui touche toutes les classes sociales et traverse de ce fait les filtres sociaux.
Certes, les finalités, les conditions de travail ainsi que les raisons pour lesquelles un lycéen est amené à entrer dans le monde du travail diffèrent, mais l’expérimentation des petits boulots ne constitue plus une exception chez les élèves lycéens. Cependant, ce constat, lorsqu’il est confronté à l’ensemble de la population lycéenne laborieuse incite à établir des nuances car la mobilisation des ressources et la marge de liberté disponible sont en partie fonction de certaines caractéristiques sociales et familiales. De fait, l’engagement dans les petits boulots peut être bénéfique pour certains mais rend d’autres scolairement vulnérables. Le rythme et l’intensité du travail ne sont pas les seules variables discriminantes. Il faut également considérer la dépendance à l’activité rémunérée, source principale de vulnérabilité (risque ou situation de décrochage, décrochage cognitif, conduite à risque, etc.). Ce sont ces formes nouvelles de la vulnérabilité qui placent d’emblée certains lycéens-travailleurs dans une position d’insécurité scolaire.


BIBLIOGRAPHIE :
CASTEL, R. (1990). « Le roman de la désaffiliation. A propos de Tristan et Iseult », Le Débat, n° 61, 152-164.
CASTEL, R. (1991). « De l’indigence à l’exclusion, la désaffiliation : précarité du travail et vulnérabilité relationnelle », Donzelot, Jacques. (Dir.) Face à l’exclusion, le modèle français, Editions esprit, Paris.
CASTEL, R. (1995). Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat. Fayard, Paris.
CHATEL V. (2014). "Une éthique de la vulnérabilité", In SOULET M.-H. Vulnérabilité : de la fragilité sociale à l’éthique de la sollicitude. Fribourg : Academic Press Fribourg.
FERRARESE E., (2009). "Vivre à la merci, le care et les trois figures de la vulnérabilité dans les théories politiques contemporaines", Multitudes, vol 2, n°37-38.
THOMAS Hélène, (2008). Vulnérabilité, fragilité, précarité, résilience, etc. De l’usage et de la traduction de notions éponges en sciences de l’homme et de la vie, Recueil Alexandries n° 13, janv. www.reseau-terra.eu › Recueil Alexandries › Collections › Esquisses
THOMAS Hélène, (2010). Les vulnérables, Éditions du Croquant, collection Terra, Bellecombe-en-Bauges.
SOULET Marc-Henry. (2005). « La vulnérabilité comme catégorie de l’action publique », Pensée plurielle, 2, n° 10, p. 49-59
SOULET Marc-Henry, (2014). "Les raisons d’un succès. La vulnérabilite comme analyseur des problèmes sociaux contemporains" In BRODIEZ-DOLINO A., VON BUELTZINGSLOEWEN I., EYRAUD B., RAVON B. LAVAL C. Vulnérabilités sanitaires et sociales. De l’histoire à la sociologie, Rennes : Presses universitaires de Rennes.
SOULET Marc-Henry, (2008). "La vulnérabilité. Un problème social paradoxal" In Châtel V, Roy S. (Dir), Penser la vulnérabilité. Visages de la fragilisation du social, Montréal : Presses de l’Université du Québec.
SOULET Marc-Henry, (2014). « Vulnérabilité et enfance en danger. Quel rapport ? Quels apports ? », In Laurent LARDEUX (coord.), Vulnérabilité, identification des risques et protection de l’enfance, ONED, p. 128-139.

Agenda

Ajouter un événement iCal